Les américains tombent des nues. Alors qu’ils croyaient être à l’abri derrière les murs protecteurs de leurs universités, prestigieuses il est vrai, ils se rendent compte que d’autres pays ont tout à fait la capacité technologique de les concurrencer dans les domaines qu’ils croyaient réservés du système d’information. La Russie, la Chine, la Corée du Sud, sont ces pays qui ont beaucoup investi dans les disciplines scientifiques et ont pu s’appuyer, pour cela, sur une tradition plus que centenaire.

A la faveur des événements que nous vivons actuellement, les américains font un constat désarmant. Loin d’être des copieurs invétérés, ce qu’ils ont pu être à une certaine époque, les russes et les chinois ont su élever leur « niveau de leur jeu », à celui des américains et de quelques minorités européennes, en se basant sur des valeurs sûres que sont la motivation et la formation.

Il ne s’agit pas ici de donner un point de vue « politique » de la situation, qui est en dehors du périmètre LeMarsonien, mais d’attirer l’attention de nos abonnés sur ce qui se passe réellement dans ce monde technologique, que l’on a cru longtemps conjugué avec les seuls mots clés NASA, MIT, Stanford, Berkeley, etc.

Il suffit de visiter aujourd’hui une grande université américaine et de s’intéresser plus précisément aux domaines de la physique fondamentale, de la chimie et des mathématiques. Vous vous rendrez compte qu’une partie importante des étudiants sont des chinois invités, des russes et des coréens, des vietnamiens aussi, qui trouvent aux Etats-Unis pendant leurs études, mais surtout après, les moyens et les conditions pour s’exprimer. Bon nombre de ces étudiants s’américanisent et deviennent des « US guys » par alliance, une richesse incommensurable pour les Etats-Unis, qui peuvent ainsi miser sur une jeunesse extraordinairement motivée, mais surtout très compétente.

Si vous consultez les communications Internet ou écrites des centres de recherche, aussi bien du MIT que ceux appartenant aux grands de ce monde tels que ceux d’IBM, Google, Microsoft ou Intel, vous vous vous rendrez compte que nombre d’entre elles sont signées de noms « exotiques », peu courants au fin fond de l’Alabama.

Au fond, cela n’a rien d’étonnant et il suffit de faire un petit retour en arrière pour s’apercevoir que ce que l’on constate aujourd’hui aux Etats-Unis, n’est que le prolongement normal d’une stratégie éducative mise en place dans les ex pays de l’est, mais aussi en Chine et en Corée du Sud.

Prenez les mathématiques, par exemple. Les progrès les plus clairs, mais il ne faut pas prendre ici le mot clarté au sens étymologique, sont souvent l’œuvre de ces « jeunes gens » venus d’ailleurs, qui ont su combiner leur manière de travailler, avec les fantastiques moyens mis à leur disposition par les universités et centres de recherche américains.

Depuis toujours, les roumains, les tchèques, les polonais, mais surtout les russes et les chinois ont eu une politique d’excellence en éducation pour ce qui est des mathématiques et de la physique fondamentale. Ce qui leur donne aujourd’hui une place enviée et incontestée dans le concert mondial de ces disciplines.

Ce que cela donne concrètement…

Si vous avez fait un peu de recherche opérationnelle ou de BI théorique, vous vous êtes sans doute aperçus qu’une grande partie des algorithmes d’optimisation ont une consonance roumaine, comme si la programmation linéaire et la théorie des graphes, avaient été conçues à Bucarest.

En mathématiques pures, ce domaine où après 25 ans, on vous considère comme un « has been », vous rencontrez autant de jeunes chinois que de prix Nobel dans les couloirs des centres de recherche d’IBM. Autrement dit, c’est l’inflation…

En chimie, personne n’a oublié que les deux prix Nobel qui ont découvert le graphène, sont deux scientifiques d’origine russe, André Geim et Konstantin Novoselov, professeurs à l’université de Cambridge au Royaume Uni (pas le Cambridge du Massachusetts), ce qui est l’exception qui confirme la règle. Mais Cambridge, ce n’est pas non plus Leningrad…

Autre exemple, la machine la plus puissante du monde est désormais chinoise, mais construite non pas avec des processeurs Intel, mais sur des chips de conception et de fabrication chinoise. Ce Sunway TaihuLight a été imaginé par le « National Center of Parallel Computer Engineering & Technology », sur un jeu d’instructions spécifique et a été installé au « National Supercomputing Center » de Wuxi, qui est un peu le Livermore chinois.

On pourrait multiplier les exemples à l’infini.

Ce n’est un secret pour personne que les grands pays du monde occidental ne sont plus les dépositaires uniques de l’excellence en matière de recherche fondamentale, de mathématiques et de physique. La Chine, la Russie, la Corée du Sud les ont rejoints, qui bénéficient d’une tradition séculaire dans ces domaines. Ce que nous constatons dans notre domaine particulier du TI.
Tout sauf le fruit du hasard

Ce qui se passe aujourd’hui est le résultat d’une stratégie qui, par le passé, avait des connotations purement politiques, avec des ramifications dans les domaines du sport et de la musique, mais qui aujourd’hui s’est fortement « industrialisée », tout en conservant ce qu’il y avait de bon dans ces pratiques. L’excellence en matière de formation, une remarquable compétence algorithmique, une motivation et une envie quasi-légendaires, des briques solides sur lesquelles on peut construire quelque chose de tout aussi solide.

Igor Markov, professeur EECS (Electrical Engineering and Computer Science) à l’université du Michigan, s’est exprimé sur le sujet dans le site Quora et met en évidence ce qui selon lui, explique le succès des cursus de formation russe, des constats que l’on peut facilement transposer dans le modèle chinois :

  • un très haut niveau en physique et mathématiques, ces sciences étant jugées plus prestigieuses que la médecine ou le droit
  • la course à l’armement et la conquête de l’espace qui ont focalisé les besoins des politiques soviétiques sur ces spécialités scientifiques
  • l’égalité de chances, instituée entre les années 20 à 30, qui a propulsé des jeunes scientifiques issus des couches populaires vers les sommets, qui ont vu dans l’excellence scientifique un moyen de progression sociale (comme le sport)
  • la gratuité de l’éducation, voire l’assistance financière pendant la durée des études
  • le fait que les professeurs n’étaient pas évalués par leurs élèves et que les professeurs eux-mêmes n’étaient réellement concernés que par les sujets les plus brillants, pas par les autres

Evidemment tout cela peut sembler un peu passéiste, mais ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence directe de ces pratiques, il est vrai pour certaines plus que centenaires.

Dans la mesure où l’activité est en train de se mondialiser, nous sommes de plus en plus confrontés ou au contraire amener à collaborer avec des ressortissants de ces pays et le moins que l’on puisse se dire, c’est que nous n’avons aucune leçon à donner. Les Etats-Unis, le Canada, les grands pays européens, le Japon ont d’extraordinaires atouts à faire valoir, mais la Chine, la Corée, la Russie, le Brésil, n’en manquent pas non plus. Et ce serait une erreur grave de casting que de croire que l’on est toujours au XX ième siècle.