« ll n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis » affirmait Smaïn, un célèbre humoriste français. On pourrait appliquer cette maxime à Microsoft, qui décidément a une certaine tendance à renier son passé et faire aujourd’hui ce qu’il a dénigré hier. Ce qui pour certains peut être considéré comme une forme louable de pragmatisme industriel et pour d’autres comme un manque de clairvoyance évident.

Il suffit pour s’en convaincre de revenir sur ce qui s’est passé chez lui depuis une vingtaine d’années et de reprendre quelques déclarations de ses dirigeants, hormis peut-être Bill Gates, plus prudent ou plus réservé.

Rappelez-vous l’épisode Ray Ozzie, n°2 de la Compagnie et architecte en chef des systèmes Microsoft, autrement dit l’âme pensante de la firme de Redmont. Ray Ozzie avait démissionné, selon les rumeurs et des « sources proches du dossier » comme on dit en pareil cas, suite à une certaine incompréhension entre Steve Balmer, PDG de Microsoft et lui.

Evidemment dans les termes, ce départ n’avait pas été présenté comme le résultat d’un différend, mais comme une évolution de carrière hors les murs de Microsoft. La vérité étant que Ozzie tentait d’appliquer à la lettre sont fameux “Internet Services Disruption”, à l’origine du grand virage de Microsoft vers le Cloud (Azure, Sharepoint, Office, etc en mode SaaS). Mais qu’il éprouvait quelques difficultés…

A l’époque Office représentait plus de 20 milliards $ en licences sur les postes de travail et Steve Balmer, considéré par la presse américaine business, chaque année comme le président le plus incompétent des grandes firmes américaines, ne voyait pas l’intérêt de risquer ce pactole en allant sur le Cloud.

Ozzie, créateur, ne l’oublions pas de Lotus Notes, racheté par IBM, savait de quoi il parlait. La preuve, le succès d’Azure, n°1 mondial des solutions SaaS.

C’est le même Steve Ballmer qui estimait quelques mois plus tard que Linux n’avait aucun avenir, qui n’était qu’un cancer dont il fallait absolument débarrasser les systèmes d’information.

Là encore, le patron de Microsoft n’avait rien compris ce qui se passait et il faut mettre à son passif, l’essentiel de l’échec de Windows sur les mobiles, un domaine où Linux règne en maître, y compris chez Apple, si on considère qu’iOS dérivé de Mach Unix, fait partie de la famille. Satya Nadella n’a fait que reprendre un canard boiteux qu’aucune chirurgie ne pouvait rétablir.

Stallman ne s’est pas renié

Mais de là à inviter Richard Stallman, créateur en 1983 de la première licence Open Source GPL et principal pourfendeur devant l’éternel de Microsoft, il y avait quand même un pas que Nadella n’a pas hésité à franchir.

Quand on lit ce que dit Stallman sur son site quant aux bonnes raisons de ne pas utiliser les produits Microsoft, il y a effectivement de quoi être étonnés qu’il ait pu être invité à s’exprimer :

  • le racket protectionniste exercé par Microsoft sur les brevets
  • l’inclusion présumée de fonctions de surveillance des usagers dans Windows (DRM)
  • les méthodes pour inciter à la migration vers Windows 10
  • la censure ou blocage exercé par Microsoft vis-à-vis des éditeurs d’applications pour tablettes
  • les menaces, via un chatbot, sur les personnes qui en Chine utilisent des mots interdits
  • la manière que Microsoft a employée pour forcer l’ISO à valider son « ridicule » format Office XML, en corrompant (selon lui) les organisations qui ont participé au vote
  • le paiement d’une licence Windows pour chaque PC vendu

Stallman ayant comme cela un long chapelet de récriminations, qu’il n’hésite pas à brandir (le « chapelet » étant en référence au « look » qu’il adopte généralement en public, avec une longue chasuble…).

Avec tout cela en arrière-plan, on ne peut donc qu’être étonnés de la participation de Stallman à un évènement organisé par Microsoft, qui plus est sur ses terres, pour s’exprimer sur sa perception du logiciel libre et sur son avenir. Après avoir visité, comme un vieux copain, les installations du campus, en compagnie de Mark Russinovitch, CTO de Microsoft Azure.

Les principaux acteurs qui ont influencé l’évolution ou non de Microsoft vers le libre et le Cloud. Ballmer, actuel propriétaire de l’équipe de basket de la franchise des Clippers en NBA, ne laissera pas dans ce domaine, un souvenir impérissable de clairvoyance.

Mais s’il y a un reniement à constater, c’est plus celui de Microsoft que celui de Stallman. Ce dernier a eu raison sur toute la ligne et Microsoft, malgré ses armées de marketers n’a pas vu venir la déferlante du libre. Stallman n’est pas allé à Canossa et en aucun cas, il n’a renié ses propos. C’est seulement Microsoft qui a évolué et Stallman n’a fait que constater son changement d’état d’esprit.

Microsoft faisant désormais partie de la Fondation Linux dont il est un membre Platinium (pas un comparse), devenu aussi membre gold de la « Cloud Foundry Foundation » et membre platinium de la « Cloud Native Computing Foundation ».

Pour ce qui est du contenu de l’intervention de Stallman, il ne fallait pas s’attendre à des propos croustillants. Le gourou du libre s’est contenté de rappeler l’importance du mouvement qu’il soutient, celle de la FSF (Free Software Foundation) qu’il a créée et de positionner la GPL v3, ainsi que GNU par rapport à Linux.

Il en a quand même profité pour émettre quelques requêtes. Tout d’abord que Microsoft pousse les usagers à travers la plate-forme GitHub qu’il contrôle désormais, à une plus grande « hygiène » en matière de licences logicielles, en gros à être plus respectueux des règles et d’inciter les fabricants de matériels à être plus explicites pour ce qui est de leurs spécifications. Tout le monde devant y gagner.

Richard Stallman n’a en tout cas pas été engagé par Nadella, bien qu’un duo Nadella-Stallman ne manquerait pas d’allure.

Cela se fera peut-être un jour, car les exemples ne manquent pas que de tels rapprochements « impensables » aient fini par se réaliser.