Bien que la messagerie professionnelle Slack soit née un peu par hasard, elle a complètement bouleversé le paysage de l’IT. Au point de susciter de nombreuses « vocations » chez les concurrents (Teams de Microsoft, Workplace by Facebook) et surtout l’appétit des prédateurs, le dernier en date étant Amazon.

Quand on interroge l’un des très heureux créateurs de Slack, Stewart Butterfield, celui-ci ne manque pas de rappeler que son produit est né par hasard au début des années 2010, au sein d’une compagnie Tiny Speck, dont l’objet était de développer un jeu vidéo, mais pour lequel les concepteurs avaient besoin d’un outil de collaboration temps réel convivial et simple, pour pouvoir communiquer, entre eux et avec les partenaires. C’est cet outil qui est devenu Slack, la compagnie Tiny Speck devenant Slack Technologies, comme il se doit.

Le moins que l’on puisse dire est que ce « fait du hasard » est devenu une extraordinaire réussite commerciale, puisque la compagnie peut tabler aujourd’hui sur plus de 5 millions d’utilisateurs quotidiens, dont 30 % paient régulièrement des prestations complémentaires. L’une des grandes qualités de Slack, au-delà de sa simplicité et de sa vocation temps réel synchrone, étant qu’elle est intégrée à de nombreux autres produits majeurs du marché, parmi lesquels Skype for Business chez Microsoft ou Salesforce.com, dont elle constitue l’un des vecteurs de communication clés.

Une valorisation stratosphérique

Mais comme à chaque fois où l’on se trouve devant une réussite de ce type, les chiffres les plus ahurissants courent quant à sa valorisation.

Aux dernières nouvelles, Amazon « accepterait » de payer 9 milliards $ pour acquérir Slack, soit si l’on calcule bien, en ne prenant que les clients actifs qui paient une redevance, 1 800 $ environ pour chacun d’eux. Ce qui est évidemment énorme.

Bloomberg fait un calcul encore plus ahurissant. Pour ce consultant financier, la valorisation de 9 milliards $ représenterait 6 000 $ par client. On ne voit pas très bien comment Bloomberg a pu obtenir un tel chiffre, qui représenterait, s’il avait raison, 9 fois la valorisation d’un client Netflix et 4,14 fois celle d’un abonné au New York Times. A titre de comparaison, l’IPO (Bourse) de Facebook avait été valorisée à 227 $ par client et le rachat d’Instagram en 2012 à 33 $ par client. Or à l’époque, le montant de l’action Facebook nous avait déjà semblé anormalement surévalué.

Une position très fragile

Comme le fait remarquer Frédéric Filloux dans Quartz, la position de Slack est cependant très fragile, qui devrait faire réfléchir les investisseurs, même s’ils s’appellent Amazon.

Sur le plan fonctionnel, il existe aujourd’hui une bonne vingtaine de solutions comparables à Slack, l’une des dernières en date étant Flock, qui parfois peuvent s’appuyer sur des forces commerciales importantes et des noms prestigieux. Slack quant à lui n’est pas fondé sur des fonctionnalités si originales, qu’elles ne pourraient pas être copiées. L’outil est certes simple, intuitif, pratique, bien adapté à la communication de groupe. Mais ce n’est pas suffisant.

Slack met souvent en avant le fait qu’il a mis en place un écosystème applicatif de près de 600 applications, qui lui aurait coûté 80 millions $. Le problème est que personne ou presque ne s’en sert, l’exemple d’une grande compagnie US spécialisée dans les médias de communication, qui a créé 500 canaux Slack, n’utilise pas plus d’une douzaine d’applications. Ce qui est le cas de la plupart des usagers courants.

Autre argument, le fait que Slack finira par dépasser la masse critique en matière d’audience réseaux et que mécaniquement il ne pourra ensuite que se développer. Le même raisonnement ayant été fait, avec succès sur Facebook, les sceptiques dont nous étions, arguant du fait que l’on voyait mal 1 milliard de bipèdes se raconter leur dernier barbecue sur le réseau social. Nous avions tort.

Sauf qu’avec Slack, les chiffres ne sont pas les mêmes. Il n’y a que 5 millions d’usagers permanents qui « paient » et même si par transitivité, il peut compter sur des milliers d’utilisateurs chez Airbnb ou Salesforce, cela ne fait pas un tsunami, censé tout emporter sur son passage.

Maintenant, Jeff Bezos, le « charismatique » patron d’Amazon peut quand même acheter Slack s’il le souhaite. Et pourquoi pas au prix de 9 milliards $. Cela lui évitera sans doute de faire l’investissement d’une solution concurrente, mais financièrement c’est une folie.

Et Jeff Bezos malgré sa réussite chez Amazon, qui certes a eu raison contre tout le monde, doit quand même se souvenir des énormités consenties au début des années 2000 au moment de la bulle Internet. D’autant que cette fois l’enjeu n’en vaut pas la chandelle, ni en termes de base installée (ce qui a justifié Skype et LinkedIn pour Microsoft), ni en termes de spécificités technologiques.

Ce serait de l’argent dépensé inutilement.

Et les seuls à être satisfaits seront les fondateurs de Slack,  Stewart Butterfield et Cal Henderson. Certainement pas les actionnaires d’Amazon.