Parmi les bizarreries du TI moderne, la transformation digitale tient une place enviée. Il ne se passe pas un jour, voire une heure, sans que l’on vous explique, « preuves » à l’appui, que c’est l’avenir et que si vous ne vous engagez pas dans cette voie, vous allez passer pour le dernier des « ringards » et votre entreprise aussi. Et pourtant, tout cela est une énorme « mascarade », une illusion voulue par des « marketers » à la recherche d’un nouvel os à ronger. Le tout est de ne pas se faire prendre.

Des faits, rien que des faits

Rappelons les faits. La transformation digitale qui devrait nous changer la vie se résume à l’usage des technologies numériques modernes, à savoir essentiellement Internet, les IoT, les objets en tous genres, les mobiles et pour couronner le tout, le Big Data. En attendant que d’autres concepts se présentent.

Pour les défenseurs de la transformation digitale, c’est la révolution. Pour nous, c’est une simple évolution, celle des systèmes d’informations qui vont exploiter des technologies qu’éventuellement, ils ne pratiqueraient pas encore. Et contrairement à ce que disent les prophètes de cette transformation, il n’y a rien d’original dans cette approche, si ce n’est l’usage de techniques particulières.

La grande majorité des systèmes d’information, même les plus vieux, vont utiliser ces techniques dans le cadre de leur évolution normale et on ne voit pas pourquoi et sous quel prétexte, on la qualifierait de digitale. Cela n’a aucun sens, si ce n’est d’attirer l’attention des responsables de TI sur l’usage des mobiles, des objets et d’Internet, ce qui effectivement pourrait faire progresser les services qu’ils fournissent à leurs usagers. De manière à ce que ces nouveaux « convaincus » puissent faire appel aux services, qu’eux, les « marketers », éditeurs et constructeurs sont susceptibles de leur fournir…

On a presque le sentiment qu’on nous impose un vocabulaire, des mots et une phraséologie dominante, une pensée unique, en dehors de laquelle il ne peut y avoir de vérité.

Situation qui ne nous est d’ailleurs pas propre et que l’on retrouve dans d’autres domaines, médical, par exemple et surtout politique.

Les entreprises piégées

Le pire c’est que de nombreuses entreprises se sont fait piéger par ce discours lénifiant et se sont lancées dans des projets de transformation numérique, en les confiant non pas à l’informatique en place, mais à des nouveaux venus, issus le plus souvent du marketing et de la communication, ce qui a créé une scission, encouragée par le Gartner avec son informatique bimodale, entre deux directions de TI, les anciens et les modernes.

Ce discours a même atteint des compagnies dont on aurait pu supposer qu’elles étaient adultes, telles que Ford avec son nouveau CEO, Jim Hackett, qui considère que la mise au point et le lancement de ses véhicules autonomes ne pourra se faire en dehors de ce contexte ou le gestionnaire suisse d’actifs UBS, qui a fait la même remarque pour ses nouveaux services robotisés auprès de la clientèle. On pourrait multiplier les exemples à l’infini.

La vérité est que tous ont raison et tort à la fois.

Raison, parce qu’évidemment, pour avancer dans leurs projets, il va leur falloir exploiter ces technologies numériques, qui sont souvent des innovations dans leur domaine. Mais tort également, car il n’y a strictement aucune différence entre les technologies digitales modernes et un vieux mainframe des années 80. Les techniques actuelles ne sont que les petites ou arrière-petites filles de ces mainframes.

Croyez-vous réellement que si vos enfants adoptent une montre numérique, alors que vous en êtes restés à la montre à cadran qui vous a été offerte pour vos 12 ans, ils ne font plus partie de votre famille. Evidemment non. La situation est exactement la même pour le TI. Et il n’y a surtout pas lieu de créer une discorde entre les anciens et les modernes.

De nombreuses entreprises suivent le discours des non spécialistes du marketing et de la communication et opposent de manière inconsciente l’informatique traditionnelle aux nouveaux venus du digital. Sans se rendre compte qu’il n’y a pas de rupture dans cette évolution, si ce n’est une progression normale de la technologie courante.
Le retour de bâton

Ce qui est très gênant dans cette affaire, c’est que les entreprises qui ont succombé aux sirènes des prophètes digitaux, se sont retrouvées dans une nasse, avec des projets difficiles à mener. Soit parce que la technologie n’était pas mûre (IoT), soit parce qu’ils n’avaient pas les ressources pour les prendre en compte.

Selon l’éditeur de bases de données NoSQL CouchBase, qui se fonde sur les chiffres recueillis par le britannique Vanson Bourne, 9 projets sur 10 de transformation digitale sont voués à l’échec. Constat effectué auprès de 450 CIO, CTO et CDO (Chief Data Officer) d’Amérique du Nord et d’Europe, qui dans cette proportion, estiment que si le numérique est effectivement une cible, qui pourrait améliorer la fameuse expérience utilisateur (encore un concept fumeux), la plupart des réalisations digitales ne répondent pas aux objectifs imposés et sont donc des échecs.

Dans ce climat, il y a quand même quelques entreprises raisonnables et des observateurs qui ne vendent pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

Spencer Isard d’Ovum, par exemple, fait un constat sans concession et met l’accent sur les nombreux échecs constatés sur le front du digital, échecs qu’il met sur le compte d’un manque de préparation et de connaissance des entreprises sur le plan des technologies numériques et une sous-estimation de l’effort organisationnel, qu’il faut consentir pour accompagner cette transformation. Des remarques somme toute policées, histoire de ne pas effaroucher leurs propres clients… mais que l’on peut interpréter…

Nous serons beaucoup sévères qu’Ovum, car ce n’est pas la première fois qu’une telle situation se produit. Rappelez-vous le miracle annoncé des SOA, qui devaient transformer totalement notre TI en le modulant sur la base de services métiers réutilisables. Les SOA, avec la définition qui en a été donnée en 2004 ont été et sont un échec cuisant. Que l’on ne confondra évidemment pas avec les Web Services ou les récentes architectures MSA.

Ceux qui veulent nous lancer dans la transformation digitale en la détachant de l’informatique classique, sont les mêmes qui voulaient que nous sacrifions tout à la religion du service SOA.

S’est-on seulement posé une seule fois la question des risques que ces aventuriers de l’informatique nous ont fait prendre et sur les pertes financières que leur amateurisme nous a fait endosser.

Avec le digital, c’est la même histoire qui se reproduit. Nous sommes tous d’accord pour dire qu’il faut y aller. Mais on le fera avec discernement, avec des équipes qui savent de quoi elles parlent. Et devinez où on va les trouver. Dans les équipes TI habituelles. Pas ailleurs.