On l’a appris, il y a quelques mois, Oracle a décidé de se séparer de pans importants de son catalogue logiciel, qui concernent en particulier Java et plusieurs de ses frameworks. Parmi ceux-ci, Java EE et Glassfish étaient annoncés partants. C’est chose faite et Oracle a transféré la totalité de ces composants et serveurs chez Eclipse.

Faut-il encore croire Oracle ?

Très officiellement, Oracle a transféré Java EE et sa très récente version Java EE 8, de même que le serveur d’application GlassFish à la fondation Eclipse.

L’évènement est important, car il soulève de nombreuses questions sur les pratiques d’IBM et d’Oracle.

Sur le principe, on peut tout à fait comprendre qu’Oracle n’ait plus « envie » de suivre les avancées de Java EE, ni même de celles de GlassFish. C’est son droit.

Ce qui est gênant, c’est que Larry Ellison a toujours dit croire en Java et a même affirmé lors d’un Java One resté célèbre que ce langage et l’écosystème qui tourne autour était « la plus importante acquisition jamais réalisée par sa Compagnie ».

Dans le même ordre d’idées, le patron d’Oracle avait indiqué vouloir développer Java FX, le client riche Java et avait même envisagé de transformer l’interface utilisateur d’Open Office avec cette API (Open Office est la version Open Source de Star, la suite de productivité conçue chez Sun).

On sait ce qu’il en est advenu. Java FX a été abandonné et Open Office a trouvé refuge chez Apache, où il n’a pas été mieux loti, puisqu’il n’est plus suivi, faute de développeurs pour le faire évoluer.

Quant à Java EE, c’est donc terminé, là-aussi et Eclipse reprend le flambeau.

D’où notre question. Faut-il encore croire aux rodomontades de Larry Ellison, capable d’affirmer tout et son contraire et d’entraîner les utilisateurs dans les eaux troubles de migrations non souhaitées.

A priori, non et nous considèrerons que les keynotes et autres présentations d’Ellison la « main sur le cœur », ne sont que de la com, sans aucune considération pour les usagers…qui le font vivre.

Maintenant, il y a un autre problème.

Car on pourrait se dire qu’après tout, passer d’Oracle à Eclipse, ce n’est pas une mauvaise chose, Eclipse étant l’une des communautés Open Source les plus réputées et les plus actives.

 

Quel sera le rôle d’IBM ?

Sauf que se profile derrière Eclipse l’ombre envahissante d’IBM.

Bien que l’ex n°1 ait affirmé haut et fort ne plus intervenir dans les destinées de la fondation Eclipse, personne ne peut croire une seule seconde qu’il ne continue pas d’y jouer un rôle en arrière-plan.

On se souvient aussi qu’en pleine tourmente dans les « couloirs » du JCP (Java Community Process), IBM estimait être à l’origine de 75 % des avancées des différentes API J2EE (aujourd’hui Java EE) et J2SE (Java SE). Et que sa contribution allait bien au-delà de celle d’Oracle, voire même d’Apache, qui est pourtant un élément essentiel et actif du monde Java.

On sait aussi qu’il y a eu des divergences de perception entre IBM et la communauté Java, ne serait-ce que sur la version 9 du JDK, autrement dit du langage, celui qui a introduit la modularité sur la plate-forme (projet Jigsaw), mais aussi sur d’autres points importants comme l’interface graphique (SWT contre Swing).

Avec Java EE chez Eclipse, il est probable qu’IBM retrouvera un rôle de gourou et pèsera sur les choix de la communauté. Même s’il n’y aura rien d’officiel.

On l’attend dédormais dans certains domaines, pour lesquels il reste encore beaucoup à faire,  ceux des mobiles et surtout des capteurs, des marchés qui ne peuvent pas laisser IBM indifférent.

Pour ce qui est de GlassFish, le problème nous semble de moindre importance, dans la mesure où ce serveur d’application a surtout servi de laboratoire et de plate-forme de test plutôt que de système de production. Le fait qu’il atterrisse chez Eclipse (depuis un an), n’empêchera pas la planète de tourner dans le bon sens.

 

Java a-t-il encore un avenir ?

Derrière ces faits ponctuels, se profile l’inquiétude manifestée par de nombreux utilisateurs sur l’avenir de Java.

Pour nombre d’entre eux, le langage a pris beaucoup de retard par rapport aux « concurrents », Ceylon de Gavin King en tête et ne s’est adapté aux évolutions fonctionnelles qu’au forceps.

Quant à la « comedia del arte », jouée par les acteurs Java lors des séances de validation du JDK 9, elle n’a convaincu personne et aucun chef de projet sensé n’affirmera que Java 9 est une évolution naturelle de Java 8. Ce sont deux produits différents, bien que la communauté affiche désormais une attitude commune en faveur de Java 9, qui nous semble pour le moins suspecte…

Et nous n’oublierons pas Google, qui pour sa plate-forme Android, a toujours été en apparence un défenseur de Java, bien qu’il ait conçu sa propre machine virtuelle (Dalvik puis ART), mais qui ne fait plus secret du fait qu’il préfère désormais Kotlin, le langage de Jetbrains, mieux adapté selon lui aux contraintes de ce type de plate-forme.

Ca fait décidément beaucoup. Et l’abandon d’Oracle sur Java EE 8 ne fera qu’entretenir les inquiétudes.

Il y a aujourd’hui 8 millions de développeurs Java sur la planète et des centaines de milliers d’applications écrites avec ce langage, qui approche on le rappelle les vingt années d’existence.

Le bel âge pour mourir diront certains…

Le moins que l’on puisse faire serait donc d’imaginer un scénario catastrophe et voir ce qu’entraînerait une migration de masse vers d’autres cieux. Sans nécessairement la pratiquer, mais simplement pour comprendre ce qu’elle induirait. Compte tenu des évènements et la peur n’éloignant pas le danger, il nous semble dangereux de continuer à faire l’autruche.