C’est ce que me disait ma belle-mère, il y a quelques années. Aux débuts du commerce électronique sur Internet. Jamais, au grand jamais, martelait-elle avec son téléphone, qui ne lui avait rien fait.

Puis un jour, sans rien dire à personne, elle s’est fait livrer quelques produits de nettoyage, sous prétexte qu’ils étaient encombrants.

Qu’elle avait donc commandés sur le « truc », comme elle disait, avec l’aide de son petit-fils, un virtuose de la souris : « pourquoi me gêner. Ils me font même un avoir sur ma prochaine commande ».
« vous devriez essayer » avait-elle ajouté d’un air narquois, comme si j’étais le dernier représentant des primates du quaternaire.

Et puis, il y a un mois, toujours en catimini, elle  nous annonçait fièrement que dorénavant elle commanderait tout sur son « modern-e-shop », car l’ « e-shop » en question venait d’ouvrir un hub tout près de chez elle où ses commandes allaient être préparées, empaquetées et livrées.

De plus, ajoutait-elle, consciente de l’écart intellectuel abyssal qui nous sépare, elle avait décidé de commander aussi ses produits frais, les courgettes, les asperges (elle adore !), les artichauts et les tomates. Bref, fini pour elle le marathon du samedi matin dans son Walmart habituel, qu’elle laisse volontiers aux « has been » (regard appuyé dans ma direction).

Dorénavant, dernier triomphe, elle consacrerait son temps à réfléchir sur ce qu’elle veut acheter et laisserait aux « couches basses » le soin de transporter et de livrer ses denrées au hub le plus près de chez elle.

L’histoire de ma belle-mère n’est pas une exception.

Beaucoup de gens ont affirmé haut et fort, la main sur le cœur, que jamais, ils n’achèteraient quoi que ce soit de consommable sur le net…avant de changer d’avis.

D’après une étude récente menée par Brick Meets Click, les commandes de produits frais sur Internet sont passées de 11 % en 2013 aux USA, à 21 % en 2015. Ce qui veut dire qu’un consommateur américain sur cinq achète des produits périssables de cette manière et consacre, toujours selon Brick Meets Click, environ 16 % de son budget hebdomadaire de produits frais à cette pratique, voire jusqu’à 64 % lors des grandes visites numériques, ce qui arrive une fois sur 7 environ.

De plus et c’est encourageant pour les enseignes qui se sont investies dans des sites Internet sophistiqués, la majorité des clients qui ont goûté au système, y reviennent (70 % des « shoppers » sont des fidèles).

Un tabou de plus qui tombe

Au-delà des mentalités qui changent, ce sont aussi les organisations qui se sont adaptées. D’une enseigne numérique unique, chargée de livrer les clients en temps et en heure, avec tous les problèmes de « supply chain » que cela induit, elles sont passées à des architectures en hubs, proches physiquement de leurs clients, ce qui revenait à rapprocher l’enseigne elle-même.

Des clients qui de toute façon ont bien compris qu’aller au supermarché et faire la queue dans la seule file de sortie qui n’avance pas, n’a rien d’enthousiasmant. Et que ce n’est pas dans ce fait de vie qu’ils vont se réaliser philosophiquement…

D’ailleurs, ils ne font généralement que racheter les mêmes produits (à 80 %), de sorte que le fameux cheminement « initiatique » qui doit les amener à choisir des concombres de Californie, plutôt que ceux de Miami, est une grosse illusion.

Si l’on pousse le raisonnement à l’extrême, le jour viendra où les enseignes ne seront plus que des catalogues, des vitrines, avec des animations et une mise en scène, mais pour lesquelles l’acte d’achat proprement dit, s’effectuera ailleurs, directement sur Internet. Le plus souvent avec un mobile.

En 10 ans, le monde a basculé.

Nul doute que les 10 ans à venir seront encore plus étonnants.