Quand on parle de mal-être de certains employés, de plus en plus nombreux, on évoque généralement le stress et la pression exercée, qui peuvent dans les cas extrêmes aboutir au tristement célèbre « burn-out ». Le moment où la soupape de sécurité saute et où l’individu craque physiquement et moralement.

Ce « burn-out » est considéré comme la maladie du siècle, à l’origine de nombreuses dépressions, pouvant aller jusqu’aux suicides.

Ce qui s’explique par la convergence de 2 tendances : d’un côté on demande de plus en plus d’efforts aux employés, pendant que dans l’autre, l’emploi se fragilise. L’employé se sentant pris entre 2 feux, convaincu qu’il doit toujours repousser ses limites, pour se maintenir en position.

Mais ça, tout le monde le sait. C’est paraît-il ( ?) le prix à payer à l’innovation.

Il existe toutefois une autre forme de débordement, dont on parle beaucoup moins, car un peu « honteuse », qui touche surtout les pays à vieilles économies, comme en Europe, en France, Italie, Grèce, etc.

Dans ces pays à très fort taux de chômage, il est pratiquement impossible de licencier les personnels qui ne répondent pas ou plus à la fonction pour laquelle ils ont été engagés, même si elle ne se justifie plus économiquement.

De sorte que les entreprises embauchent des salariés « à vie » et n’ont souvent au bout de quelques années que l’ambition de les … occuper.

Et c’est là qu’arrive le « bore-out ».

D’une certaine manière, c’est l’inverse du « burn-out », mais en pire.

Il concerne des millions de gens qui n’ont quasiment rien à faire dans la journée, si ce n’est que de trouver un moyen pour passer le temps.

Le « bore-out » concerne-t-il le TI ?

Bien sûr que oui.

Dans les équipes informatiques, il y a 2 catégories de personnels.

Il y a ceux qui ont un travail concret à effectuer : production, développement, infrastructures, administration. Des personnels souvent très chargés, sur qui la pression est parfois forte.

Dans leur cas, les ruptures éventuelles se produisent lorsque l’entreprise décide de basculer tout ou partie sur le Cloud, de confier des pans entiers d’administration à des consultants (hot line…) et de sous-traiter les développements.

Mais il y a tout ceux qui gravitent autour de ces opérationnels : consultants internes, chargés d’études, quand ce n’est pas de mission, analystes d’affaires, assistance à maîtrise d’œuvre, référents délégués, voire gestionnaires administratifs de projets, etc.

Une grande partie de ces personnels peuvent être très utiles à un moment donné et sous certaines conditions, mais rarement sur le long terme.

De sorte que nombre d’informaticiens, frais émoulus de l’école, sont engagés comme chefs de projets ou assistants à maîtrise d’œuvre, mais 3 ans après, n’ont plus d’autre alternative que de …gérer leur carrière.

Ce sont les zombies des couloirs. Les pros des réunions.

Un sort peu enviable et la cible privilégiée du « bore-out », cette maladie insidieuse qui s’infiltre dans chaque minute de leurs journées inutiles et finit parfois par les faire exploser.

La situation va empirer

L’informatique a longtemps été un havre de certitude, un métier où il ne pouvait rien arriver de désagréable. Mais au-delà des fonctions « périphériques » qui n’ont pas toujours de justification concrète, il est probable que même pour les métiers bien établis, la situation pourrait changer.

  • 30 % des exploitants d’aujourd’hui vont voir leur outil de travail, applications et machines, migrer sur le Cloud avant 10 ans. Pendant un temps, pour des raisons purement sociales, les fonctions de production resteront internes, mais devant la réalité financière, à moyen terme, elles seront-elles-mêmes déplacées chez les prestataires de Cloud.
  • Pour les développeurs, ce sera un peu la même chose. Une grande partie des développements vont être sous-traités à des indépendants, probablement entre 50 et 70 %, les développeurs et chefs de projets internes n’ayant plus comme fonction que de contrôler le travail, sans le faire eux-mêmes.
  • Les fonctions d’assistance seront aussi très touchées. C’est déjà le cas avec le 1er niveau, mais ce sera en grande partie le cas également de l’assistance de 2 ème niveau, celle qui nécessite pourtant des compétences métiers et une expérience solides.
  • Pour ce qui est des fonctions de gestion d’infrastructures, on voit bien que l’on s’oriente vers le tout logiciel, des réseaux SDN (Software Defined Network) par exemple, qui ne nécessitent plus la même force d’intervention qu’aujourd’hui. Croyez-vous qu’ATT qui a décidé de « logicielliser » plus de 80 % de ses infrastructures ait vraiment l’intention de conserver les mêmes ressources en interne. Evidemment non.
  • Quant au responsable de TI et à ses assistants, eux-aussi ont des inquiétudes à avoir. Ne serait que parce qu’une grande partie de leurs missions vont se déplacer vers le nouveau Messie qu’est le « Chief Digital Officer », ce manager tombé du ciel, « moderne et inspiré » qui va construire des systèmes digitaux, comme si l’autre informatique marchait au super sans plomb.

Tous ces personnels seront de gros pourvoyeurs de la maladie du « bore-out ». Sur ce point, il n’y a aucune illusion à se faire.

La faute à qui ?

  • au temps qui passe
  • aux technologies qui progressent (Cloud…)
  • aux robots qui vont nous prendre 50 % de nos activités à horizon 2050
  • aux Ressources Humaines trop éloignées de la réalité des métiers de l’informatique et qui donnent l’impression de ne pas être concernées
  • aux partenaires sociaux et aux employeurs, incapables de se comprendre et qui n’ont que 2 objectifs, le corporatisme et le profit

De sorte qu’il n’y a pas de risque à prévoir une crise majeure de l’emploi dans le TI, crise que n’auront pas vue venir les RH, dont c’est pourtant le métier.

Mais que disent les psychologues ?

Une grande partie des personnels techniques, appartenant le plus souvent à des grandes entreprises ou à des organisations gouvernementales, qui depuis des années, dans certains pays européens,  appliquent des politiques « délirantes » d’embauches non justifiées, « pour faire plaisir »…, vont ainsi rejoindre la cohorte des traumatisés du « bore-out ».

Qui vont devoir faire face à une situation à laquelle ils ne sont pas préparés, plus précisément comme l’explique Christian Bourion, auteur de « Le bore-out syndrome. Quand l’ennui au travail rend fou » (janvier 2016), au reproche que la communauté va leur faire inconsciemment d’être payés à ne rien faire.

Le gros problème selon les spécialistes de la médecine du travail et comme le rappelle une très intéressante étude « Bored to death » publiée par l’ « International of Epidemiology » d’Oxford, que ce rejet structurel de l’entreprise, assimilé à une sorte de « mise au placard » se traduira par une véritable souffrance et provoquera de graves pathologies mentales et physiques, les naufragés du « bore-out » ayant 3 fois plus de chances que les autres de contracter des maladies cardiovasculaires.

La fatigue de ne rien faire

Même s’ils ne seront pas seuls à être touchés par cette épidémie du « bore-out », puisque toujours selon Christian Gourion, 30 % des salariés de l’occident européen seront touchés par cette « maladie honteuse », les informaticiens délaissés vont devoir apprendre à remplir les vides et à s’occuper.

Ils appliqueront pour cela deux stratégies.

Il y a ceux qui chercheront à tout prix à donner le change, en s’occupant comme ils le pourront : lecture de journaux, courriels, appels de relations, sites de news, mots-croisés (avec sur l’écran le tableur du dernier budget), organisation des week-ends, préparation de la réunion qui aura lieu dans 1 mois, séminaires inutiles mais qui nécessiteront un déplacement, etc et il y a ceux qui vont étirer les tâches au maximum, pour se donner le sentiment d’exister. La rédaction d’un mail prenant 2 heures, tant il est important de trouver des correspondants à qui envoyer des copies.

Pour ceux qui ont déjà vécu cette situation, le verdict est unanime, c’est pire que le « burn-out ». Tout simplement parce que le » burn-out » peut être contrôlé, moyennant parfois des décisions drastiques, alors que contre le « bore-out » vous ne pouvez rien faire, si ce n’est subir et sombrer.

Au moins avec le « burn-out » vous ne voyez pas passer les jours et les semaines. Alors qu’avec le « bore-out » vous êtes envahis par un terrible sentiment d’inutilité et d’impuissance, qui vous mine plus sûrement qu’une sanction.

C’est pour toutes ces raisons que la position des RH est incompréhensible. Leur incapacité (pas toujours heureusement) à comprendre le monde qui évolue et à ne pas s’apercevoir que le sol est en train de se dérober sous leurs pieds et celui des personnels des TI, est inadmissible.

Cela ne sert à rien de faire des beaux camemberts, des beaux histogrammes en couleur et de les joindre à des Powerpoint également en couleurs, si c’est pour ne pas voir qu’ils sont face à un changement de grande ampleur, qui va faire des dégâts, beaucoup de dégâts.