Après le Brexit de juin, nous nous étions interrogés sur l’impact que cette décision aurait sur l’industrie informatique britannique. Pour conclure qu’il ne fallait pas s’attendre à de gros changements.
Cette fois, c’est du nouveau futur président des Etats-Unis dont il s’agit et des conséquences de son élection surprise sur cette même industrie high-tech.

Un avenir moins incertain qu’on ne le croit

Une fois éteints les flonflons des élections et calmées les rodomontades insensées des équipes de campagne, l’heure est à la réflexion et aux dossiers concrets.

La grande question étant de savoir ce que va faire le nouveau président pour préserver, voire étendre l’influence de son industrie high-tech. Sachant que contrairement à sa rivale malheureuse, Hilary Clinton, il n’a pas encore dit grand-chose sur le sujet, hormis quelques points à peine effleurés, plus polémiques que sérieux.

Vis-à-vis de sa propre industrie

Donald Trump s’est mis à dos la plus grande partie des responsables de compagnies IT américaines. En, juillet dernier, 145 d’entre eux se sont ouvertement déclarés contre le candidat qu’ils estimaient être un « désastre pour l’innovation », s’il venait à être élu… Parmi les signataires, Steve Wojniak, fondateur d’Apple avec Steve Jobs, Evan Williams, créateur de Twitter, David Karp, président de Tumblr et Barry Diller, le magnat des médias. Du beau monde.

D’une manière générale, c’est surtout en Californie et sa Silicon Valley, berceau des technologies numériques innovantes, que l’opposition a été la plus forte.

De l’autre côté du continent, dans le très traditionnel et respectueux Massachusetts et le nord-est au sens large, les prises de positions ont été moins nombreuses, plus calfeutrées, moins frontales. On ne sait jamais…

Une semaine après le « black tuesday » comme l’a désigné l’un de ces capitaines d’industrie, les tensions se sont calmées et certaines affirmations péremptoires ont disparues comme par enchantement de Twitter et Facebook. Ce dernier accusé par les démocrates d’avoir favorisé l’élection de Donald Trump, en n’ayant pas su ou pu filtrer et donc censuré, les fausses informations qui ont fleuries sur le réseau. Ridicule.

De toute façon, compte tenu des enjeux, tout ce petit monde va redevenir raisonnable et contre mauvaise fortune bon cœur, s’accommoder de la nouvelle administration.

Rien ne changera et dans 6 mois, tout le monde aura oublié les affrontements électoraux. A commencer par Donald Trump, lui-même, qui sitôt élu estimait qu’Hilary Clinton était très « gentille » et courageuse, alors que 15 jours plus tôt, il voulait l’envoyer en prison.

La Silicon Valley ne pourrait plus vivre sans son apport déterminant d’immigrants choisis
Vis-à-vis de l’immigration sélective

Là les choses sont plus confuses. Car il ne faut pas confondre immigration clandestine et immigration choisie.

Pour ce qui concerne la seconde, Donald Trump s’est déjà prononcé contre le visa H-1B, qui permet à une entreprise, comme l’ont fait Google et Facebook, d’accueillir pour une durée limitée, des techniciens et concepteurs étrangers, venus prêter main forte aux équipes US et ceci sans passer par la case « green card ».

La position du nouveau président est évidemment électoraliste, car Donald Trump doit savoir que les étrangers européens, chinois, russes, japonais, indiens, etc, sont bien autre chose qu’un simple soutien temporaire.

La qualité de leur formation, souvent supérieure à celle des universités américaines, une longue tradition mathématique, une expertise reconnue en physique fondamentale et des capacités conceptuelles de haut niveau, les rendent indispensables à la bonne marche, non pas seulement de l’industrie, mais de l’innovation américaine.

Et il suffit d’ailleurs de se promener au MIT, à Stanford ou dans les locaux des entreprises high-tech pour percevoir « de visu » l’apport massif très étonnant de ces populations.

Si Donald Trump maintient sa position contre le visa H-1B, il portera un coup très dur à sa propre industrie.

A vrai dire, nous n’y croyons pas, car contrairement à ce qui s’est dit pendant la campagne, l’Amérique de l’informatique a autant besoin de ses immigrés choisis, que ceux-ci de l’Amérique.

Vis-à-vis de la neutralité d’Internet

Il s’agit là d’une position forte du président Obama, qui a imposé que soit maintenue dans les faits, une stricte neutralité de traitement entre les fournisseurs de contenus, riches ou pauvres, influents ou non.

Contre l’avis d’ailleurs du microcosme Internet, ISP, GIX et opérateurs de télécommunications. Qui depuis pratiquent un « lobbying » intensif auprès des élus des 2 chambres et de l’administration, pour tenter d’inverser le processus.

De ce point de vue, ce n’est pas la FCC qui a décidé. Elle s’est seulement contentée d’appliquer des ordres venus « d’en haut ».

Bien qu’humaniste et compréhensif, le maintien de la neutralité d’Internet est une vue de l’esprit. Une perception théorique d’un marché pour lequel on ne peut pas demander indéfiniment  aux grands acteurs industriels, d’investir sans espoir de retour.

De sorte que Donald Trump ne manquera pas de sortir de cette impasse. Avec en plus le soutien de toute son industrie high-tech, ce qui le changera…

Toujours avant 6 mois, la boucle sera bouclée et la neutralité d’Internet aura disparue des « écrans radar ».

Vis-à-vis des partenaires industriels étrangers

Dans ce domaine, il est toujours facile en période électorale de brandir l’étendard du nationalisme et de promettre de rapatrier au pays, les usines parties à l’étranger.

Bien entendu, c’est la Chine, Taïwan, Singapour, la Corée du Sud, etc, qui sont dans le collimateur. A qui le futur président reproche somme toute de fabriquer moins cher que les américains et donc de faire disparaître des emplois nationaux.

D’autres politiques ont fait le même constat avant lui et n’ont pas trouvé la solution au problème.

Car Apple sera peut-être sommé de fabriquer ses iPhones et iPads aux Etats-Unis, mais leur prix de revient va mécaniquement monter en flèche, de même que la facture clients, qui elle va plus que doubler. Et même si les smartphones de Samsung ont quelque peu tendance à exploser ces temps-ci, les acheteurs se précipiteront en masse sur ses produits, sans espoir de rééquilibrage pour les usines américaines.

La seule arme dont dispose Donald Trump  dans le combat mené contre la « production » asiatique, ce sont les brevets. Si les usines délocalisées en extrême orient n’ont plus le droit de fabriquer des « clones » d’Aple, alors là et seulement là, les Apple et consorts, pourront envisager des jours meilleurs.

La problématique peut d’ailleurs être étendue à d’autres secteurs que les smartphones et tablettes : les processeurs (Intel, AMD, Qualcomm…), les disques (Western Digital, Seagate…), les imprimantes, les équipements de réseaux, etc.

Conclusion : il est urgent de ne rien changer. D’autant et Donald Trump doit le savoir, qu’une grande partie des emplois manufacturiers vont disparaître d’ici 2050 et que ce n’est donc pas là que se trouveront les futurs gisements des emplois américains.

La tragédie de San Bernardino a ouvert les yeux du grand public sur les contraintes sécuritaires imposées aux entreprises américaines. Il ne s’agit pas d’être d’accord ou non, c’est la loi !
Vis-à-vis de la fronde sécuritaire

La tragédie de San Bernardino a été le prétexte à un affrontement violent entre le FBI et Apple. Et selon la parole officielle, le FBI aurait réussi à décrypter le contenu du smartphone « terroriste », sans aide.

Nous avons déjà exprimé notre scepticisme sur ce point pour 2 raisons :

  • il est quasiment impossible de casser une clé de chiffrement telle que celle de l’iPhone, qui en plus, est servie par un algorithme enfoui dans le matériel et pas dans un logiciel.
  • la loi américaine prévoit déjà que les entreprises se doivent de répondre aux injonctions d’un juge, si celui-ci en fait la demande, assortie ou non d’une date de péremption et fournir les données concernant leurs clients. Il y aurait eu plus de 4 000 injonctions de ce type en 2015 (ici). On ne voit donc pas ce que Donald Trump pourrait faire de plus, si ce n’est renforcer une loi, qui est déjà l’une des plus liberticides du monde.

Mettre des backdoors dans certains logiciels tels que Word, Excel ou Photoshop ? Pourquoi pas. C’est ce que font déjà les criminels. Mettre des chevaux de Troie dans les machines suspectes ? C’est déjà fait.

Les Etats-Unis sont aujourd’hui le pays le mieux armé pour combattre le terrorisme et le blanchiment d’argent sale. La présidence de Donald Trump n’y changera rien.

Beaucoup de bruit pour rien

Comme pour le Brexit, la presse s’est beaucoup agitée, qui en a fait des tonnes. Quelques analystes ayant poussé la dramaturgie jusqu’à faire leur « mea culpa » en public, comme aurait pu le faire n’importe quel politicien chinois corrompu…

Mais tout le monde a oublié qu’il faut faire la distinction entre les incantations prononcées devant une foule chauffée à blanc et les décisions prises dans le calme du célèbre bureau ovale, loin de toute agitation.

Donald Trump va sans doute se focaliser sur quelques actions marquantes et nous pensons plus précisément à un éventuel retour sur la décision de mettre fin à la gouvernance purement américaine d’Internet, mais il serait très étonnant qu’il bouleverse l’ordre établi des industries high-tech.

Car s’il n’est pas un spécialiste du domaine, ses filles et gendre n’ont pas dédaigné quelques investissements dans certaines start-up innovantes de la Silicon Valley. Certes pas les plus prestigieuses et dans des domaines relativement mineurs, mais ce n’est pas non plus pour cultiver des pommes de terre. On remarquera par ailleurs que ces start up bénéficient de l’apport d’immigrants choisis…